L'année dernière, sur ce même Parvis de la belle Collégiale d'Eymoutiers, nous avions programmé un concert de Michel THOUSEAU. Michel est un fidèle des Souffleurs. Il se plaît chez nous. Il filme tout, se ballade, parle à tout le monde, va aux champignons... Ce soir-là le temps était clément, l'atmosphère douce. Le public était arrivé bien à l'avance, certains pouvaient boire un verre ou déguster un gâteau à la terrasse de chez Thirolle. Cependant Michel ne semblait pas être prêt et tournait en rond, apparaissant muet ou disparaissant en marmonnant quelque chose d'incompréhensible, comme s'il lui manquait une rallonge, ou qu'il n'avait pas eu son dîner... Connaissant bien la bête, je continuais ma tâche qui était d'installer la caisse, de recevoir les gens, d'allumer quelques bougies, etc.

On vint me dire que Michel voulait me parler, qu'il y avait un problème !!! Michel était affairé derrière sa tonne de câbles et de raccords ; il me demanda un tapis rouge, un coup de main pour déplacer son matériel, une voiture avec chauffeur et la possibilité de retarder le concert de 23 minutes. Je ne discute jamais les exigences d'un artiste invité. Surtout pas de Thouseau qui est l'homme de toutes les surprises. En dix minutes nous avions trouvé le tapis, prêté aimablement par un habitant de la place, le matériel fut déplacé aussi sec, la voiture prête et ronflante dans une rue derrière le Parvis mais la destination manquait ! "Un ami iranien doit arriver à la gare à 21h23 et il désire faire le concert avec moi. Il est venu exprès de Paris où je l'ai rencontré au cours d'une soirée mondaine où je m'emmerdais royalement : c'était la seule personne intéressante et nous avons sympathisé, alors que j'étais venu pour qu'on me présente quelqu'un d'autre ! Cela ne te dérange pas, j'espère ?", me dit-il.

Le public a accepté l'attente et c'est ainsi que nous avons vu débarquer, tout de noir vêtu, un iranien descendu du TER avec de nombreux bagages, tous ses instruments étant soigneusement serrés dans des housses de cuir. Il s'est placé devant le public et la première phrase qu'il a prononcée fut : "Mais on est au paradis ici, ou quoi !"

Et c'est ainsi que le groupe KAVIR s'est formé.

Le concert a été un moment magique et le public leur a réservé un accueil sincère. C'est pourquoi nous les avons invités à nouveau cette année, dans l'Eglise de St Julien le Petit tout d'abord et sur le Parvis à Eymoutiers. A St Julien, ce fut réellement poignant car le Père Jean-Michel a prononcé des paroles touchantes concernant la culture soufi. Il y a eu une vraie communion ce soir-là dans la petite église de mon enfance. Quarante ans plus tard, nous étions toujours là, dans cette belle région, tous réunis dans ce lieu sacré, avec les meilleures personnes du monde.

Sur les photos que nous devons à Jean-Claude GUILLOUX, mon voisin très doué, vous voyez le public sur les bancs, mais il y en a autant derrière assis par terre, il y a même un chien car le Père Jean-Michel a dit que les chiens étaient admis dans les églises. Pendant le concert, je me suis isolé contre le vitrail qui regarde la colline de Barbaroux, je pensais à mon père, à mon oncle, à mes grands-mères, à vrai dire je pensais à la continuité de la vie, aux perles défuntes que l'on enfile respectueusement pour parer la vie d'un collier d'humanité. Je m'étais isolé aussi pour ne pas laisser voir les larmes de bonheur qui envahissaient mes yeux !

A la fin du concert, un jeune homme s'est présenté à moi. C'était un contrebassiste qui avait une maison de campagne dans le coin ; il avait regardé sur internet les concerts de la région et était tombé par hasard sur le concert de Michel, qu'il connaissait de nom et désirait rencontrer. Il trouvait inoui que cette rencontre se réalise justement à St Julien le Petit, à deux kilomètres de chez lui. Il m'a présenté sa femme et sa fille et nous avons décidé que nous nous rencontrerions dans la semaine pour faire plus ample connaissance. Ce que nous fîmes... Ainsi est le but des Souffleurs de Terre : créer une reconnaissance entre les hommes et la nature, les lieux et la mémoire pour un futur chargé d'étonnement et de fraîcheur. Chaque jour sera aussi étonnant que le premier !